. PHILIPPE PENNEC PHOTOGRAPHIE .


TRAJECTOIRE
PHILIPPE PENNEC
LE DETAIL QUI


extraits de l'interview réalisée par Sylvie Da-Roca,
pour l'émission "le détail qui...",
diffusée sur france inter le 5 juin 2004.



S. Philippe Pennec est né à Madagascar. Il pense avoir été marqué émotionnellement par ce court passage malgache. Pour lui, là-bas, les couleurs, les odeurs, les voix ont une densité très différente. Au quotidien, il a centré son travail d'artiste photographe sur le détail.

P. Quand j'ai commencé à travailler sur le détail, avec les modèles, j'ai rapidement compris que cela n'était pas la vision en soi qui m'attirait mais les sentiments. Il y a une odeur, un toucher, un sentiment qui n'est pas forcement visuel. Un sentiment qui mène à des visions totalement différentes. Je me souviens avoir adoré fermer les yeux pour ressentir quelqu'un, puis les ouvrir. Et à ce moment là çà n'est plus pareil. On est passé dans un tunnel et on voit les choses sous forme de merveilles. Il y une forme de détail, de précision qu'il n'y a pas sur une vision complétement normale. Une fois que l'oeil est dans l'objectif de l'appareil, vous vous mettez à suivre un parcours sur le corps du modèle qui n'est pas du tout prévisible - on n'a aucune idée de ce vers quoi on se dirige. C'est comme rentrer dans une réalité complétement différente, de laquelle on va tirer une matière qui n'existe pas dans une perception ordinaire.



S. Quand vous photographiez l'eau, l'océan, l'immensité ne vous intéresse pas ce qui vous intéresse ce sont les petites gouttes d'eau, l'écume... Et ce qui est curieux, c'est que lorsque vous photographiez un détail ou sur un corps humain, on va avoir une impression de paysage. C'est l'inverse qui se produit. Il y a une forêt de cils, des poils d'aisselles qui donnent l'impression d'avoir soit un champs de soja, soit un champs de spermatozoïdes... Cela selon l'imaginaire de chacun. L'idée c'est de miser sur le détail pour ouvrir le paysage.

P. C'est assez curieux car çà n'était pas prémédité du tout. En fait le premier truc c'était de me rapprocher de plus en plus du détail et d'être à la limite où je suis quasiment dedans. Après sur la réouverture, il s'agit d'une traduction imaginaire de l'image en elle-même... Finalement, ma traduction n'est pas forcément celle du public. Quelqu'un voit une oeuvre elle appartient à sa vision, à sa sentimentalité. S'il y a 6 milliards d'individus, il y a autant d'interprétations. On ouvre une porte sur un espace. Là chacun à sa propre porte. On a retrouvé çà dans le film "Monstre & Cie" : le monstre qui ouvre une porte pour faire peur aux enfants. Eh bien, c'est çà, c'est comme une porte, en moins monstrueux.

Ce travail montre à quel point la recherche sensible mène forcément à l'inattendu. L'artiste devient alors un chamane, qui ouvre un espace unique au delà des apparences. Quelle mission fantastique que celle de montrer ces réactions fragiles qui alimentent notre âme.



S. Ce que j'ai tardé à dire, c'est que vous avez été - enfin on ne s'arrête pas de l'être - musicien et qu'à un moment donné de votre vie vous avez eu une perte de l'audition partielle mais assez importante, ce qui a conditionné beaucoup votre travail, votre vie tout court

P. La perte d'audition a été progressive, elle n'est pas arrivée du jour au lendemain C'est une forme d'autisme finalement, on ne la décrypte qu'avec un psy : c'est une sorte de façon de voir mon monde et de vouloir le montrer aux autres. J'avais quelque chose à vous dire : la sensualité de Madagascar : on voulait pas m'écouter quand je disais quelque, alors très bien je ferme, puisque quand je vous le dit vous ne comprenez pas, alors je vous montre. C'est un équilibre entre voir et faire voir, et voir est devenu la nécessité pour être compris et permettre, un jour à l'oreille de se ré-ouvrir.



S. Pourquoi vous ne pensez pas avoir commencé la photo, vous auriez très bien pu commencer la musique en même temps que la photo, ou la photo avant la musique ?

P. A l'époque où j'étais musicien, la photo ou la peinture ne m'intéressaient absolument pas. Ma soeur a fait les Beaux-Arts, un travail de photo qui maintenant quand je le vois est remarquable. Mais pour moi çà ne me disait rien du tout. Longtemps après, quand j'ai vu ce que faisaient les jeunes artistes de l'association dont je me suis occupé en leur faveur, là j'ai compris que j'avais quelque chose à faire : que je pouvais prendre un appareil photo et rechercher des choses qui m'étaient intérieures et qui n'étaient pas visibles ou palpables, mais que je ressentais. Et là j'ai pu commencer à travailler.



S. Vous dites que cette vision du monde que vous avez par le détail, vous permet plus de liberté, alors que l'on pourrait imaginer que vous auriez tendance à restreindre votre champs de vision, çà vous donne plus de liberté?

P. C'est comme si au travers le détail on obtenait une précision sur quelque chose ou quelqu'un. Cette précision nous renvoie sur d'autres éléments de l'objet. Dans le sens où voir globalement quelqu'un, un océan, cela ne donne rien. Quand vous arrivez au bord de la mer vous avez l'impression de voir quelque chose de plat. Plus l'on s'approche plus on voit qu'elle bouge un peu. Vous n'êtes pas arrivé au bord de la plage. Quand vous y êtes vous voyez qu'effectivement la mer a des mouvements. c'est comme si je voyais quelqu'un : d'accord, il a des humeurs. Mais je n'ai pas encore foutu les pieds dans l'eau. Lorsqu'on met les pieds dans l'eau on voit que la mer est froide. Elle crée un sentiment sur tout le corps. Pourtant on n'a pas encore mis les palmes, le masque, le tuba pour plonger dans l'eau et voir ce qu'il y a dedans. A travers le détail, c'est comme si on mettait un masque et des palmes pour plonger dans les gens voir ce qu'il y a à l'intérieur.






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